Située en cœur de ville aux abords immédiats de la rade, la piscine municipale toulonnaise du Port-Marchand a fêté, en 2022, ses cinquante ans d’existence. Cet équipement sportif de prestige, dont la réalisation s’est faite attendre durant plus d’une décennie, constitue encore aujourd’hui un édifice à l’architecture remarquable et emblématique de la ville de Toulon. Avec ses bassins intérieur et extérieur, le stade nautique accueille plusieurs clubs sportifs locaux et permet aux habitants de tous âges la pratique de disciplines aquatiques variées.
La genèse d’une piscine municipale
Au début des années 1960, la ville de Toulon ne possède aucun bassin de natation, ce qui est le cas de la majorité des villes varoises et plus largement françaises. La création, dès l’entre-deux-guerres, de la piscine de Draguignan constitue une exception. La cité voisine de Hyères n’inaugure la sienne qu’en 1970. Les Toulonnais ne peuvent que profiter des bains de mer, depuis la seule plage facilement accessible de la ville, située au Mourillon. Sinon ils sont obligés de se rendre aux Sablettes à La Seyne-sur-Mer voire dans des criques situées le long du littoral, qui sont dangereuses pour les plus jeunes et les nageurs débutants. La municipalité est désireuse de remédier à cette situation, mais de lourdes contraintes financières pèsent sur elle dans un contexte de reconstruction. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le quartier du port militaire de Toulon est en effet largement détruit, victime des conséquences du sabordage de la flotte française en novembre 1942 et de nombreux bombardements des Alliés. En outre, en août 1944 lors de la bataille de Toulon, les Allemands détruisent volontairement une partie de ce qui reste des installations portuaires avant de partir.
La réalisation d’un stade nautique est toutefois envisagée dès la fin des années 1950. Le moment est d’autant plus propice à la création d’une piscine qu’une dynamique nationale se fait jour pour aider à la construction de nouveaux équipements sportifs sur l’ensemble du territoire français. En 1958 est en effet créé un Haut-Commissariat à la Jeunesse et aux Sports confié à l’alpiniste Maurice Herzog. En 1961, celui-ci défend devant le Parlement la première loi-programme relative « à l’équipement sportif et socio-éducatif » inscrite dans le cadre du IVe plan (1962-1965). Cette politique gaulliste volontariste doit offrir la possibilité aux jeunes Français de pratiquer, près de chez eux, une activité sportive et en particulier d’apprendre à nager dans le cadre scolaire. À Toulon, un avant-projet sommaire de stade nautique, devant prendre place « dans la partie Sud-Ouest de la zone résidentielle du Port-Marchand » est dressé par le service des Ponts et Chaussées et soumis, dès novembre 1960, pour approbation devant le conseil municipal. L’État promet ensuite une subvention. Le manque de moyens financiers de la Ville de Toulon ne permet toutefois pas de faire aboutir immédiatement le projet. Pour autant, les Ponts et Chaussées reçoivent la responsabilité de l’ingénierie et collaborent avec l’architecte varois Alfred Henry. Lors de la séance du 14 décembre 1964, le conseil municipal adopte l’avant-projet définitif de construction de la piscine municipale du Port-Marchand, avant que le projet de réalisation ne soit validé, bien plus tard, lors de la séance du 12 avril 1967. Une mise au concours en un seul lot par voie d’appel public à la concurrence est décidée. Le lauréat est, l’année suivante, la Société des Grands Travaux en Béton Armé (SGTBA), dont le siège social est à Paris.
La première pierre est symboliquement posée le 9 février 1970, en présence de nombreuses personnalités dont le maire de Toulon Maurice Arreckx. Cette réalisation obtient le soutien financier de l’État et s’effectue parallèlement à l’opération gouvernementale dite « 1000 piscines », supervisée par le Secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports et donnant lieu à la construction de centaines de nouveaux équipements aquatiques dans toute la France, au cours des années 1970. Cet engagement étatique de grande ampleur, au profit de la pratique des sports aquatique, fait directement suite aux mauvais résultats obtenus par la natation française aux Jeux olympiques d’été de Mexico en 1968. La saison estivale 1969 est par ailleurs marquée par un fait-divers tragique suscitant une vive émotion : la noyade dans la Loire de dix-neuf enfants d’un centre aéré de Juigné-sur-Loire. Les pouvoirs publics prennent, dans ces circonstances dramatiques, conscience de la nécessité d’accroître le nombre de piscines à travers le pays, afin que les jeunes Français puissent apprendre à nager.
Un stade nautique moderne à l’architecture remarquable
L’édification de la piscine municipale de Toulon est indissociable au niveau local de l’aménagement d’ensemble de la zone du Port-Marchand dans le cadre de la reconstruction de la ville au cours des Trente Glorieuses. Le stade nautique est construit sur des terrains récemment libérés par la Marine nationale et cédés par la chambre de commerce à la municipalité de Toulon. L’équipement sportif est ainsi bordé au nord par un immeuble de sept étages, le Galion, à l’est par un autre haut bâtiment récent de vingt étages, la Corvette, au sud-est par l’arsenal militaire et enfin à l’ouest et au sud-ouest par la mer. Pour sublimer le béton, l’architecte choisi est le Varois Alfred Henry, diplômé de l’école des Beaux-Arts de Paris et de l’Illinois Institute of Technology. Il est aux États-Unis l’élève de l’architecte allemand naturalisé américain Ludwig Mies Van der Rohe, ancien directeur de la fameuse école du Bauhaus. Alfred Henry participe à la reconstruction de Toulon en réalisant de nombreux immeubles, dont celui de la nouvelle Caisse d’Épargne. Il sera par ailleurs conseiller municipal de la ville.
Au Port-Marchand, l’architecte donne naissance à un élégant ensemble aquatique aux lignes épurées permettant d’accueillir la lumière méditerranéenne. L’élément majeur de ce nouveau stade nautique municipal est le bassin extérieur à ciel ouvert de dimension olympique. D’une profondeur de 1,90 m, il est divisé en huit lignes d’eau de 50 m permettent aux nageurs confirmés de pratiquer leur sport. En plein air se trouve également une pataugeoire de 50 m² destinée aux plus petits et une fosse, surmontée d’un imposant et élégant plongeoir, dont le plus haut des trois tremplins atteint 10 m de hauteur. Ce plongeoir n’existe plus de nos jours. Le tout est entouré de « plages bain-de-soleil » et de spacieux gradins, eux-mêmes surmontés d’une série d’élégantes voûtures en béton. Le bassin intérieur ou « bassin-école », couvert et chauffé, est lui long de 25 m et large de 12,50 m, alors que sa profondeur varie de 80 cm à 1,90 m. Surmontées d’une toiture en béton en forme d’ailes d’oiseau, ses baies vitrées ouvrent sur le panorama de la rade. Ces équipements aquatiques sont complétés par des vestiaires avec sanitaires et douches, la réception, le logement du concierge, des locaux techniques ou administratifs, des espaces de réunion. On trouve également une partie restauration composée d’un snack-bar et d’un restaurant de prestige.
L’artiste toulonnais Jean-Gérard Mattio est chargé de la décoration intérieure et extérieure de la piscine, qui intègre de longues frises reprenant des thèmes aquatiques stylisés. Il réalise aussi une peinture murale dans le hall d’accueil. Le stade nautique du Port-Marchand obtient, en 2007, le label « Patrimoine du XXe siècle » (rebaptisé en 2016 « Architecture contemporaine remarquable »), décerné par le ministère de la Culture pour identifier et favoriser la protection des constructions et ensembles urbains, dont l’intérêt architectural est manifeste et mérite d’être transmis aux générations futures comme éléments représentatifs du patrimoine contemporain.
Une inauguration à la hauteur de l’événement
Deux mois après son ouverture au public, le stade nautique du Port-Marchand est officiellement inauguré le samedi 27 mai 1972 sous la présidence du préfet du Var, Louis Lalanne, qui déclare que l’opération de prestige que constitue la construction d’un tel équipement sportif est à la mesure des ambitions de la ville de Toulon et de son premier édile Maurice Arreckx, présent à ses côtés. De très nombreuses personnalités sont également venues assister à cet événement majeur de la vie toulonnaise. Outre le sous-préfet Georges Abadie, le vice-président du conseil général Jean Vitel, le premier adjoint au maire Henri Fabre et d’autres conseillers municipaux, on retrouve notamment au bord des bassins le directeur départemental de la Jeunesse et des Sports, des élus locaux, des parlementaires, le vice-président de la chambre de commerce, le directeur de la succursale de la Banque de France, le procureur de la République de Toulon, le commandant de la gendarmerie, le commandant des sapeurs-pompiers ou l’évêque de Toulon-Fréjus Monseigneur Gilles Barthe. Assistent également à cette inauguration les chevilles ouvrières du projet : l’architecte et conseiller municipal Alfred Henry, ayant avec l’aide de son bureau d’études dirigé la réalisation à titre gracieux, le décorateur Jean-Gérard Mattio, l’adjoint aux Sports Simon Mazzoni, l’adjoint aux Travaux, l’ingénieur de la ville de Toulon, un agent technique des Ponts et Chaussées, et des représentants des entreprises ayant participé aux travaux.
L’événement s’accompagne de deux journées de festivités et de compétitions sportives avec la participation de clubs de natation locaux, nationaux et internationaux, dont plusieurs champions. Les nageurs marseillais et varois côtoient ceux du bataillon de Joinville ou du club allemand de Mannheim, ville jumelée avec Toulon depuis 1958. De grands ballets nautiques sont également offerts par les Mouettes de Paris. Le sommet de ces festivités est constitué par des démonstrations de grands nageurs français du moment. On retrouve ainsi dans le bassin olympique le sociétaire du Cercle des nageurs de Marseille Alain Mosconi, seul médaillé français, en bronze, lors des derniers Jeux olympiques de Mexico 1968 sur 400 m nage libre. Cette journée est également marquée par la présence de Claude Mandonnaud, sacrée championne d’Europe du 400 m nage libre en 1966 à Utrecht aux Pays-Bas et licenciée à l’AS PTT Limoges, ou celle de Michel Rousseau de l’AS PTT Paris, champion d’Europe 1970 du 100 m nage libre à Barcelone. La Fédération française de natation est aussi représentée par Lucien Zins. Cet ancien champion de France et d’Europe du 100 m dos est devenu entraîneur national en charge de la préparation olympique, puis à partir de 1964 premier directeur technique national de la natation française.
Un équipement sportif entretenu à la disposition des habitants et des sportifs
Devenue trentenaire, la piscine du Port-Marchand bénéficie, au milieu des années 2000, de douze mois de travaux, soit la plus longue campagne de ce type depuis son ouverture en 1972. Au-delà de l’effacement des traces du temps, ces travaux permettent de faciliter l’accès pour les personnes à mobilité réduite et d’installer dans le bassin intérieur un faux plafond, afin d’améliorer très sensiblement l’acoustique pour le plus grand bonheur des maîtres-nageurs en contact quotidien avec les enfants. Ceci permet également une meilleure isolation thermique, d’autant qu’un nouveau double-vitrage est installé, dans l’optique d’offrir aux nageurs une vue encore plus belle sur la rade. De même en juillet 2020, le conseil municipal de Toulon entérine le principe de l’installation d’un pool-over modulable en PVC permettant de couvrir le bassin extérieur hors des heures de pratique. Inaugurée le 10 février suivant, cette couverture thermique rigide innovante permet aux nageurs de profiter du bassin olympique douze mois sur douze, grâce à une température de l’eau maintenue à 30 degrés. Auparavant, avec uniquement trois mois d’utilisation possible du grand bassin, les compétiteurs toulonnais devaient se rendre à la piscine de Hyères pour s’entraîner. Outre des travaux d’étanchéité et de mise aux normes, un système d’éclairage du bassin extérieur est également installé.
Aujourd’hui, la piscine du Port-Marchand est fréquentée annuellement par plus de 200 000 personnes, dont de nombreux élèves des établissements scolaires de la ville de Toulon et de son agglomération. Les adultes constituent également une large part du public, pratiquant la natation mais aussi des activités de sport bien-être comme les séances d’aquagym ou d’aquafitness. Ce stade nautique accueille ainsi différents clubs sportifs locaux, au premier rang desquels l’AS PTT Toulon, club omnisports fondé en 1938 et dont la section de natation a vu le jour dès la mise en service de cette première piscine municipale en 1972. En parallèle de la natation scolaire, il joue un rôle essentiel pour apprendre aux jeunes Toulonnais à nager ou à se perfectionner. L’AS PTT est aussi un acteur du sport adapté et du sport santé, destiné à permettre aux adultes de maintenir ou retrouver des capacités physiques. Parmi les autres clubs citons l’ASCM Toulon Apnée, Toulon Var Natation, structure créée en 2005 et affiliée à la Fédération française de natation et à la Fédération française d’études et de sports sous-marins, Toulon Water-Polo, dont l’équipe féminine est sacrée en 2024 championne de France de Nationale 1 et accède à l’élite nationale, et enfin Toulon Var Triathlon, qui utilise la piscine du Port-Marchand pour ses entraînements de natation.
Bibliographie
Maurice Agulhon, (dir.), Histoire de Toulon, Toulouse, Privat, 1980.
Antoine Le Bas, « Des piscines et des villes : genèse et développement d’un équipement public », Histoire urbaine, n° 1, 2000, p. 145-162.
Ève Roy, Notice sur la piscine du Port-Marchand dans le cadre de l’inventaire des édifices labellisés patrimoine du XXe siècle, Direction des affaires culturelles (DRAC) Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2006.
URL: https://www.culture.gouv.fr/regions/drac-provence-alpes-cote-d-azur/politique-et-actions-culturelles/architecture-contemporaine-remarquable-en-provence-alpes-cote-d-azur/le-label-architecture-contemporaine-remarquable-en-provence-alpes-cote-d-azur/label-acr-var/toulon/toulon-piscine-du-port-marchand)..

































