Nichée sur le col éponyme à 1854 m d’altitude au cœur du Briançonnais, Montgenèvre est un village de montagne des Alpes du Sud et la doyenne des stations de ski françaises. Le col met en relation Briançon et Turin et constitue dès l’Antiquité un des principaux points de franchissement du massif alpin par la Via Domitia reliant l’Italie à l’Espagne. Cette position frontalière de l’Italie en fait un espace précocement investi par l’armée, institution qui a joué un rôle décisif dans la diffusion du ski en France. Les activités estivales prennent cependant aujourd’hui une importance de plus en plus significative pour le devenir de la station.
La découverte et la diffusion du ski par l’armée
Le ski fait son arrivée en France à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878, qui se déroule à Paris. L’alpiniste grenoblois Henry Duhamel y découvre de longues et étroites planches de bois auprès d’exposants scandinaves et en fait l’acquisition. Mais il faut attendre le début du siècle suivant pour que le ministère de la Guerre prenne pleinement conscience de l’intérêt du ski pour la défense des frontières. En 1900, le capitaine François Clerc est affecté au 159e régiment d’infanterie alpine de Briançon et commence à pratiquer le ski avec une paire de spatules achetée par sa femme à Genève. Ayant constaté que ce nouvel équipement était plus maniable et rapide que les raquettes, il équipe ses hommes pour qu’ils puissent pratiquer cette nouvelle activité sur le champ de neige de Montgenèvre. Des instructeurs norvégiens sont aussi invités pour favoriser une amélioration de la technique. Cette impulsion initiale donne naissance en 1904 à la première école de ski française implantée à Briançon et destinée à former les moniteurs militaires. Il s’agit aussi de tenter d’intéresser les populations civiles locales à la pratique de ce nouveau sport, afin de faire des jeunes hommes de futurs soldats aguerris à ce mode novateur de déplacement en montagne face à l’ennemi italien. Depuis 1882, l’Italie est en effet liée par une alliance militaire à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.
Le berceau français du ski de compétition
Les 11 et 12 février 1907 se tient à Montgenèvre, à l’initiative du Club alpin français (CAF), le premier concours international de ski jamais organisé en France. Un arc de triomphe en neige situé à l’entrée du village, du côté français, arbore la devise du CAF « Pour la patrie Par la montagne », alors qu’à l’autre extrémité de la localité un second arc de triomphe porte l’inscription « L’amour de la montagne abaisse les frontières » et est surmonté des drapeaux des pays représentés lors de cette compétition internationale. Les participants, civils et militaires, viennent non seulement de France, mais aussi de Grande-Bretagne, de Norvège, de Suisse, d’Autriche ou d’Italie, avec notamment la présence des chasseurs alpins (Alpini) italiens. Les relations entre la France et son voisin transalpin se sont en effet réchauffées.
Un large public de plusieurs milliers de personnes venues de divers horizons est présent, dont plusieurs officiels, comme le préfet des Hautes-Alpes ou le général Joseph Gallieni, gouverneur militaire de Lyon, dont l’arrivée en traineau accompagné de son état-major est immortalisée par les photographes présents à Montgenèvre. Une couverture médiatique significative entoure en effet cet événement sportif, puisque des journaux régionaux, nationaux et même italiens ont dépêché sur place des journalistes. L’objectif est aussi pour le CAF de commencer à populariser, par la lecture des exploits des champions, les sports d’hiver auprès d’un public fortuné.
Bien que se déroulent lors de ces deux jours des compétitions de luge ou de toboggan, les épreuves sont principalement composées de courses de ski de fond et de concours de saut à ski. Dans cette dernière discipline le champion suisse Joseph Keller un civil, s’illustre tout particulièrement et obtient la première place du concours amateur avec un saut d’une grande aisance mesuré à 23 mètres. Cet exploit est patrimonialisé, depuis 2014, par une sculpture, de plus de 8 mètres de haut, baptisée L’Envol. Composée de dizaines de barres en acier inoxydable, elle est réalisée par l’artiste français Christian Burger. Le sauteur helvète, ski aux pieds, commence à voler dans les airs au-dessus du public, figuré par deux hommes et une femme le soutenant dans son envol.
En 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale, la section briançonnaise du CAF aménage à Montgenèvre la première piste de ski de la station, pourvue d’un tremplin en bois. Le second concours international de ski a lieu en 1908 à Chamonix, et c’est la station savoyarde qui est choisie en 1924 pour accueillir les premiers Jeux olympiques d’hiver. Les éliminatoires, destinées à désigner les skieurs français devant concourir lors de cette olympiade, se déroulent cependant à Briançon et à Montgenèvre.
Du 5 au 10 février 1930, la station de Montgenèvre accueille, vingt-trois ans après, le dix-neuvième concours international de ski, organisé par le Club des sports d’hiver du Briançonnais et la jeune Fédération française de ski (fondée en 1924). Le grand tremplin de saut du Mont de la Plane est achevé in extremis, et la création d’une piste de slalom marque l’avènement du ski alpin pour le plus grand plaisir des 4 000 spectateurs présents. Un refuge pour skieurs voit également le jour, et des hébergements modernes et luxueux apparaissent, dont le Grand Hôtel inauguré en 1932. Dans le même temps, un nouveau service de transport, par cars ou autochenilles suivant la saison, permet un accès beaucoup plus rapide depuis Briançon. Dans la seconde décennie de l’entre-deux-guerres, Montgenèvre devient une station huppée, pourvue, à partir de 1934, d’une école de ski. L’explorateur polaire Paul-Émile Victor y séjourne par ailleurs en 1936 pour préparer sa future traversée du Groenland et la même année apparaît le premier remonte-pente.
De l’essor maîtrisé des Trente Glorieuses à la station 4 saisons
Dans les années 1960 et 1970, Montgenèvre bénéficie de la démocratisation des sports d’hiver et son domaine skiable s’étend considérablement grâce à la construction de nouvelles remontées mécaniques. Il en est de même de ses capacités d’accueil au sein desquelles se côtoient clientèles française et internationale. Signe parmi d’autres de cette indéniable vitalité la flamme olympique passe par la station du Briançonnais, en 1968, sur le chemin de Grenoble. On demeure cependant loin du gigantisme des stations intégrées des Alpes du Nord et l’esprit village demeure. Dès 1965, l’ouverture d’une patinoire en plein air sur glace naturelle témoigne d’ailleurs d’un premier effort de diversification hors du périmètre du ski stricto sensu. Depuis 1976 et jusqu’à nos jours, la station de Montgenèvre est intégrée au vaste domaine skiable transfrontalier de la Voie Lactée, ou Via Lattea, en compagnie de ses voisines italiennes de Sestrières, Clavière, Cesana, Torinese San Sicario et Sauze d’Oulx. Elle est, à ce titre, partie prenante des Jeux olympiques d’hiver de Turin 2006, bénéficiant à cette occasion d’aménagements routiers et par voie de conséquence d’un meilleur accès à la gare d’Oulx desservie par le TGV Paris-Milan. La station de Montgenèvre constituera également un des pôles majeurs des Jeux olympiques d’hiver des Alpes françaises 2030, dont l’organisation est confiée aux régions Auvergne Rhône-Alpes et Sud Provence Alpes Côte d’Azur par le comité international olympique (CIO) en 2024. Une nouvelle phase de modernisation des équipements est donc sur le point d’intervenir.
La doyenne des stations de ski française est parallèlement progressivement devenue un terrain de jeu estival de première importance pour le département des Hautes-Alpes. Depuis l’après-guerre Montgenèvre a vu passer une dizaine de fois le Tour de France cycliste, dont à deux reprises lors de l’édition 1996. La station est même arrivée et départ d’étape en 1976. Cette année-là la course débutée à Bourg d’Oisans se conclut par la victoire du coureur néerlandais Joop Zoetemelk, alors second au classement général derrière le Belge Lucien Van Impe, qui finit par remporter cette édition de la Grande Boucle. Outre ce dernier, plusieurs grands champions ont franchi en tête le col de Montgenèvre, tels les Italiens Gino Bartali (1949) ou Fausto Coppi (1952), et plus récemment les Français Richard Virenque (1992, 1996 et 1999) et Sylvain Chavanel (2011) ou le Danois Bjarne Riis (1996). En 2024, après un départ de Florence et trois jours et demi passés en Italie, les coureurs pénètrent en France par Montgenèvre lors de la 4e étape reliant Pignerol (Pinerolo) à Valloire. Ils franchissent une nouvelle fois, à 1860 mètres d’altitude, le col de Montgenèvre après une montée 8,3 km à 5,9 % de moyenne, avant de s’attaquer au Lautaret (2061 m) puis au mythique Galibier (2642 m). En 2025, c’est le Tour d’Espagne cycliste, appelé Vuelta, qui passe au col de Montgenèvre après un grand départ de Turin.
Montgenèvre est aussi une station pionnière dans le développement du VTT en France et a accueilli en 2016 les championnats de France de la discipline, durant lesquels Pauline Ferrand-Prévot conserve son titre national pour la troisième année consécutive en cross-country, alors que Julien Absalon engrange un quatorzième titre chez les garçons. Le stade de VTT de Montgenèvre est labélisé centre de préparation aux Jeux olympiques de Paris 2024.
Le développement du Trail en France, sport de plus en plus populaire, croise également la route de la station du Briançonnais, avec l’organisation chaque année depuis plus de deux décennies, du Sky Race de Montgenèvre. En juillet 2018, sa vingtième édition sert de support aux différentes épreuves des sixièmes championnats de France de Trail. L’espace Trail 3000, niché au cœur du domaine de la station, offre aux amateurs plus d’une dizaine de parcours couvrant tous les niveaux des débutants aux pratiquants experts. Un trail d’hiver, baptisé Snow Race, fête en 2026 sa quinzième édition. Dernier atout de la station, le golf international de Montgenèvre, associé à son voisin italien de Clavière, offre la possibilité unique de jouer sur un 18 trous transfrontalier dans un cadre naturel d’exception en admirant de splendides paysages de montagne.
Bibliographie
Yves Ballu, L’Épopée du ski, Paris, Arthaud, 1981.
Guy Hermitte, Elsa Giraud et Laurent Moulin, Montgenèvre : Un siècle de l’histoire du ski de 1907 à 2007, L’Argentière-la-Bessée, Éditions du Fournel, 2007.
Roger Merle, Histoire du ski dans le Briançonnais, Gap, Ophrys, 1989.


















